Pour réfléchir sur la modernité, il faut partir de Jean-Jacques Rousseau. Commençons donc par le citer pour déchiffrer l’énigme de l’identité, notion incluse dans cette « identité française » qui a valu à Nicolas Sarkozy son élection. «Il est certain- écrit Rousseau- que le mot genre humain n’offre à l’esprit qu’une idée purement collective qui ne suppose aucune union réelle entre les individus qui la constituent ». On ne définit pas les hommes par leur seule humanité, il faut dire à quel peuple ils appartiennent, quelle est leur identité, ce par quoi ils différent les uns des autres. Comme Rousseau polémique avec Diderot, il ajoute : « Défiez vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d’aimer ses voisins ».
Il annonce ainsi la compassion universelle qui, si commodément, rend aujourd’hui les modernes indifférents à leurs proches et attentifs, par la télévision, au reste de l’humanité. Pour Rousseau, citoyen de Genève, l’homme vit mieux dans une société étroite et bien liée. Or les sociétés modernes s’ouvrent et se délient. Comme l’identité se définit par la persistance de ses caractères malgré les variations du monde, nos contemporains redoutent de la perdre.
Un historien israélien, Jacob Talmon, ami de Raymond Aron, méditant sur le destin juif, a admirablement exprimé cette angoisse identitaire : « Le Juif ne peut (ni ne veut) perdre son caractère unique, mais il ne peut vivre que dans un monde fondé sur des valeurs universelles. En cela il est unique, mais à un niveau plus profond son dilemme est une véritable parabole de la condition humaine en général ». Comment être particulier et universel à la fois, comment être différent et semblable ?
Les Flamands veulent retrouver leur identité et cela les conduit à nier l’identité belge. Les Ecossais, qui eurent plus de morts que les Anglais pendant la guerre de 14-18 et dont les régiments ont tenu l’Inde de l’impératrice Victoria, se sentent désormais plus Ecossais que Britanniques. Les Français qui redoutent l’Europe, la mondialisation et l’immigration, éprouvent le sentiment que leur caractère se perd. Les Européens qui refusent l’adhésion de la Turquie estiment qu’on veut effacer, par cet élargissement, la singularité historique de l’Europe. Les Canadiens appartiennent au marché Nord-Américain, mais, pour se préserver, ne s’intègrent pas aux Etats-Unis. Ils redoutent pourtant que les Québéquois ne se séparent d’eux pour retrouver une identité qui ruinerait celle du Canada, dont la reine d’Angleterre est souveraine.
Rousseau voyait juste : seuls les petits peuples, isolés et homogènes, qui ne dépendent pas des autres et ne pratiquent pas d’échanges, n’éprouvent pas de doutes ou de craintes pour leur identité. C’est pourquoi, en rédigeant des projets de Constitution pour la Pologne et pour la Corse, il a recommandé à ces peuples de s’isoler.
Le problème est que l’histoire, ou le progrès, Rousseau n’aimait ni l’un ni l’autre, ne vont pas dans ce sens et que les peuples deviennent de plus en plus dépendants, s’entremêlent, s’unissent même. Ils vivent ainsi dans une contradiction permanente et croissante : comment conserver une identité propre et appartenir à un univers plus vaste. Comment rester Corse, Français, Européen, Occidental dans un monde plus large que toutes ces entités en ce qui concerne la production ou les capitaux ? Pourquoi ne pas devenir citoyen du monde et laisser disparaitre toutes les particularités ? La difficulté est que le cauchemar de Babel ou le rêve de l’Etat universel oblige à une mutilation, à la perte de l’identité et des racines. Il semble, comme le pensent les Juifs, que les hommes, parce qu’ils sont les fils d’autres hommes, veulent, à la fois, rester fidèles à leurs origines et vivre dans un monde qui respecte des valeurs universelles.
Pour résoudre ce dilemme, il existe une solution. Il faut accepter la pluralité des identités. On peut être en même temps Corse, Français et Européen pour ce qui concerne la politique. On peut, aussi, être Occidental, c'est-à-dire héritier d’Athènes, de Jérusalem et de Rome, ce qui distingue des Chinois ou des Indiens. On peut être, du même pas, favorable à l’Organisation des Nations-Unies et au commerce mondial en sachant que les droits, la science et l’économie sont universels. Cette combinaison d’identités multiples est difficile à construire. Elle repose sur l’idée fédérale, la plus puissante des idées politiques car elle combine l’unité et la pluralité, mais la plus difficile à mettre en œuvre car elle exige autant d’audace que de prudence.
Jean-Claude Casanova Cet article est paru dans le numéro de janvier 2008 du magazine CORSICA.